retour

HYPERSENSIBILITE CHIMIQUE

Nom actuel : IDIOPATHIC ENVIRONMENTAL INTOLERANCE (IEI)

par le Dr. Pierre Umé (décembre 2005)

Introduction

Critères cliniques de diagnostic

Prévalences :

1. Les causes

Les pesticides

Les composés organiques volatils (COV)

Alimentation

2. Les mécanismes physiopathologiques :

l'allergie

L'effet toxicologique des faibles doses

La neurotoxicité

Le métabolisme de détoxication de l'organisme

La dépression et l'anxiété

3. L'évolution

4. Les moyens d'objectivation


Introduction

Le phénomène de l'hypersensibilité chimique a été décrit pour la première fois en 1950 par l'allergologue américain Theron G. Randolph[1] dans le milieu du travail.

Longtemps considérée comme une affection psychiatrique, cette maladie est maintenant incluse par l'OMS dans la Classification Internationale des Maladies (ICD-10) sous le code T 78.4 "autre allergie, non précisée".

Le syndrome d'hypersensibilité chimique (MCS) se caractérise par un ensemble de symptômes aspécifiques, très invalidants, souvent confondus avec une réaction allergique ou psychosomatique, tels fatigue, épuisement professionnel, céphalées, étourdissements, vertiges, problèmes de concentration et de mémoire, dépression, irritabilité, asthme, troubles digestifs, ...

Dans la MCS, on retrouve un ensemble de dysfonctions biochimiques impliquant le système nerveux, le système immunitaire, les glandes endocrines et l'intestin, ensemble commun à d'autres syndromes émergents de notre époque[2]: syndrome de fatigue chronique, fibromyalgie, affections neurodégénératives, autisme, syndrome des bâtiments malsains (ou Sick Building Syndrom), le syndrome d'intolérance alimentaire,...

Un nouvel intérêt pour l'étude de la MCS se manifeste dans les années 1990 après la guerre du Golfe, quand 100.000 soldats américains essentiellement se plaignirent de maladies aspécifiques (Syndrome de la guerre du Golfe) qui pouvaient se rapprocher de la symptomatologie précédemment décrite.

De multiples agences gouvernementales, des organisations médicales et des chercheurs ont alors souligné la nécessité importante de recherches épidémiologiques et étiologiques (Ashford and Miller 1998).[3]

Ils nous disent "Les gens ont droit de vouloir s'éviter des expositions non nécessaires. Il vaut mieux errer par prudence (principe de précaution), car l'on crée plus de panique si on n'avertit pas des risques à l'avance". Ce n'est peut-être pas scientifique, mais il faut écouter et entendre les premiers signes de danger. L'absence de preuves est trop souvent posée comme une absence d'évidence.(retour haut de page)

L'Allemagne, suivie par les Etats Unis et le Canada, a été le premier pays à reconnaître cette maladie.

Pourquoi tant de réticence à cette reconnaissance ? Une des explications possibles, le coût. En effet, il y a plus ou moins 100.000 substances relarguées dans notre environnement, avec environ 1.000 nouvelles par an. La toxicité d'environ 2000 de ces substances, produites à plus de 1 milliard de tonnes par an, devrait obligatoirement être étudiée.

Or, pour ¾ des substances, nous sommes dans la plus parfaite ignorance toxicologique. L'évaluation toxicologique classique (extrapolation de l'animal à l'homme) d'un produit chimique nécessite en moyenne 5 ans d'études et coûte de 1 à 2 millions d'Euros. Reste à faire un simple calcul économique !

Pourtant le droit à la santé environnementale suivant la définition de l'OMS "tous les aspects de la santé humaine, y compris la qualité de la vie, qui sont déterminés par des facteurs environnementaux, physiques, chimiques, biologiques, psychiques et sociaux", est inaliénable.[4]

Une étude de l'Union Européenne a montré que, chaque jour, chacun d'entre nous est confronté à au moins 300 produits chimiques potentiellement toxiques. Quel serait l'énorme bénéfice de la prévention! (retour haut de page)


Critères cliniques de diagnostic

En 1999, un groupe d'experts américains a défini 6 critères cliniques pouvant s'appliquer au diagnostic de l'hypersensibilité chimique (Consensus on Multiple Chemical Hypersensitivity. Arch Environ Health 1999 ; 54 : 147-149):

1. maladie chronique

2. symptômes reproductibles

3. réponse à des expositions de faibles doses

4. réaction à de multiples produits chimiques

5. symptômes s'étendant à plusieurs organes ou systèmes

6. symptômes s'atténuant ou disparaissant quand cesse l'exposition

(retour haut de page)

Le diagnostic différentiel doit être établi avec:

· L'ALLERGIE

La MCS est une perte de tolérance induite par une intoxication chimique affectant d'abord le système nerveux central ; le corps ne résiste plus, ne se désintoxique plus normalement.
Au début, les sensibilités sont souvent masquées par l'adaptation de l'organisme aux polluants (Dr Miller allergologue, immunologue).
La maladie se déclare souvent après une surexposition à un produit, au travail ou à la maison et peut évoluer vers d'autres affections émergentes: asthme, atopie, affections auto-immunes, cancer, ...

· LES MALADIES TOXIQUES CLASSIQUES

1. Les polluants à faibles doses affectent les réseaux de communication et de régulation du corps (nerveux, endocrinien, immunitaire) et se traduisent au début et sur le long terme par des troubles purement fonctionnels;

2. Etiologie multifactorielle, donc pas de marqueur biologique identifiable

3. Le type et l'intensité de la réponse est variable et non dépendante de la dose

4. La maladie se développe par étapes : intoxication aiguë à un produit puis réaction différée chronique à d'autres produits, dont les aliments.(retour haut de page)


Prévalence[5]

Différentes études épidémiologiques estiment que 12 à 15% de la population des pays industrialisés sont hypersensibles aux produits chimiques, à des degrés divers (Journal "Environment Health Perspective" du Ministère de la Santé américain)[6]. Selon la même revue, MCS est parfois si aiguë qu'elle a entraîné la perte d'emploi chez 1,8 % de la population, soit pour 5,2 millions d'américains. Elle exige un changement de vie, rarement accepté par l'entourage, l'employeur, la société.

Ce qu'on fait, tout à fait judicieusement, pour les toxicomanes (écoute, aide, sevrage, soins), on l'admet difficilement aux hypersensibles à qui l'on reproche de tenter de trouver et d'éviter produits chimiques ou aliments qui les gênent, ce qui leur permettrait de vivre une vie quasi normale.

Bien plus, souvent on les reclasse comme cas psychiatriques avec toutes les conséquences individuelles et socioprofessionnelles que ce "diagnostic" implique.

Pour certains "scientifiques" MCS est "une étiquette donnée à des personnes qui ne se sentent pas bien pour une variété de raisons et qui partagent la conviction commune que les sensibilités chimiques soient en cause. Ce syndrome existe parce que le patient croit à son existence et un médecin lui a donné son accord"[7]

Les médecins "chercheurs d'autres pistes" sont tout simplement et péjorativement, étiquetés eux aussi, écologistes cliniciens. Dans ce cadre pourtant, ils essayent de trouver:

1. LES CAUSES

· Les pesticides :

La France, avec ses 35.000 tonnes / an est le premier consommateur européen de pesticides. En Wallonie, malgré la diminution des applications de pesticides, on ne constate pas d'amélioration de la qualité des eaux souterraines.(retour haut de page)

Il faut aussi noter que les tests d'agréation des pesticides concernent principalement l'étude des fortes doses (doses létales), que l'effet d'expositions chroniques ou l'effet combiné de plusieurs produits n'est pas pris en compte. [8]

· Les composés organiques volatils (COV) :

On retrouve ces substances partout dans notre environnement quotidien, notamment dans notre habitation.

Ce sont des composants des parquets vitrifiés, des meubles agglomérés, des détergents, des parfums, peintures, retardateurs de flamme bromés, colles,...

Exemples : le formaldéhyde qui est un puissant allergène, le toluène et le xylène qui sont des substances neurotoxiques, le benzène que l'on retrouve dans l'essence sans plomb et qui est cancérigène, les éthers de glycol qui sont des perturbateurs endocriniens.

Les études toxicologiques classiques donnent des normes de toxicité pour ces produits. Ces normes sont variables d'un pays à l'autre, ne tiennent pas compte des sensibilités individuelles, des synergies de composés.

Exemple: pour le formaldéhyde, l'OMS fixe la limite à 100 µg / m³ pendant 30 minutes, les personnes sensibles peuvent déclencher des crises d'asthme à 10 µg / m³. Certains bois agglomérés, matériaux isolants,.. dégagent nettement plus que 100 µg /m³. (retour haut de page)

Il faut aussi tenir compte de l'action des mélanges de substances.

Mohamed Abou-Donia, professeur de neurobiologie et neurotoxicologue, Duke University aux USA a démontré que la combinaison de trois organophosphorés, considérés individuellement comme « sûrs » aux minimes doses employées, devient extrêmement dommageable, et même létale sur l'organisme.[9]

· Alimentation : Pesticides, métaux lourds.

2. LES MECANISMES PHYSIOPATHOLOGIQUES

· L'allergie

La définition même du terme allergie pose déjà un débat considérable. Il y a 4 types de réactions d'hypersensibilité. Si l'allergie de type I à IgE peut s'ajouter, elle est rarement la cause du syndrome. Par contre, l'hypersensibilité de type IV, à réactivité plus lente (24 à 72 heures) implique des cellules immunitaires sensibilisées, surtout les lymphocytes T de plusieurs types (Th0, Th1,Th2,Th3) qui libèrent des messagers chimiques, les cytokines, activant d'autres cellules immunes. L'équilibre de la réaction en chaîne peut être rompu et entraîner des dommages cellulaires directs.

· L'effet toxicologique des faibles doses

Dans une vue globale, systémique de l'organisme en interaction avec son environnement, les faibles doses agissent en perturbant les systèmes de régulation, nerveux, hormonal et immunitaire, entraînant la perte d'homéostasie du milieu intérieur et des facultés d'adaptation à l'environnement extérieur.

· La neurotoxicité

Les pesticides, liposolubles et franchissant la barrière hématoencéphalique, sont neurotoxiques en interférant avec les neuromédiateurs notamment l'acétylcholine. D'autres substances, notamment alimentaires, par des métabolites intermédiaires (opioïdes du gluten, de la caséine,... peuvent aussi intervenir dans le fonctionnement du système nerveux.(retour haut de page)

Des cytokines proinflammatoires, produites par le système immunitaire et les cellules nerveuses elles-mêmes, jouent un rôle non négligeable. On a pu démontrer les connexions étroites entre les zones du cerveau traitant les informations olfactives (rhinencéphale) et celles dédiées aux émotions (système limbique).

· Le métabolisme de détoxication de l'organisme

Les enzymes intervenant dans le métabolisme des xénobiotiques comprennent le cytochrome P450 (CYP), la glutathion-S-Transférase (GST) et la N-acétylcystéine (NAT). Ces enzymes, produites par le foie, sont impliquées dans la détoxification d'une multitude de substances environnementales, alimentaires ou médicamenteuses.

L'activité de ces enzymes est variable d'un individu à l'autre. Des déficiences ou activités exagérées sont le résultat de déficiences au niveau de leur expression liées à des polymorphismes génétiques avec absence d'expression, expression partielle ou surexpression.

Ces perturbations provoquent une métabolisation inadéquate des xénobiotiques et des effets non désirés vis-à-vis de ces agents. Cette capacité de détoxication altérée peut jouer un rôle énorme dans l'étiologie et l'exacerbation de nombreuses maladies chroniques, et notamment la MCS.

· La dépression et l'anxiété

Les progrès récents en neurosciences et l'identification de mécanismes communs aux systèmes nerveux et immunitaire, ont mis en évidence des voies biologiques communes impliquées dans divers types de stress, psychologique, traumatique, toxique ou infectieux, dont les effets peuvent se conjuguer et se renforcer.[10]

S'il est important de ne pas méconnaître la dépression lorsqu'elle se traduit par des plaintes qui font surtout penser à un problème somatique[11], il l'est tout autant de ne pas étiqueter dépression et "dans la tête" toutes les expressions d'un déséquilibre organique, notamment toxique, sous-jacent.[12](retour haut de page)

3. L'EVOLUTION

La maladie se développe toujours en deux étapes, une intoxication aiguë à un produit puis une réaction différée dans le temps à d'autres produits dont des aliments.

Cliniquement, on peut retrouver différents stades:

- stade 0: exposition tolérée sans manifestations

- stade 1: exposition donne des plaintes multiples (céphalées, nausées, prurit, rougeurs,...)

- stade 2: inflammation d'un ou plusieurs organes. L'exposition continue à de faibles doses propage et prolonge cet état inflammatoire

- stade 3: fibrose et lésions des tissus, progressivement irréversibles. Tous les tissus ou organes peuvent être concernés.

4. LES MOYENS D'OBJECTIVATION

Parmi les objections des opposants à la reconnaissance de la MCS comme une maladie à part entière, non psychiatrique, on trouve systématiquement qu'il n'y a pas de marqueur biologique identifiable. Cela peut se comprendre si l'on n'admet pas que les polluants à faibles doses affectent les réseaux de communication du corps (neuro-endocrino-immunologie) et que l'origine des troubles peut-être multifactorielles.

Dans une approche globale, systémique de la MCS, comme pour d'autres affections chroniques aspécifiques, inclassables souvent, le diagnostic peut s'appuyer sur une série de tests de laboratoire toxicologiques, immunologiques, génétiques :

· MELISA (MEmory Lymphocyte Immuno-Stimulation Assay)

· TEST D' ACTIVATION LYMPHOCYTAIRE (LTT)

· FONCTION INTESTINALE

· POLYMORPHISME GENETIQUE DES ENZYMES,

· CAPACITE ANTIOXYDANTE

· TESTS DE GENOTOXICITE

· TEST INTOLERANCE ALIMENTAIRE (IMUPRO 300) (retour haut de page)


[1] http://www.nutrition4health.org/NOHAnews/Biographies/RandolphBio.htm

[2] - Merck Manual, Millennium Edition, Merck Sharpe and Dohme, 1999

- Hooper M. IAG- a marker molecule for dietary intervention in Overlapping Syndromes. J Nutrition Practitioner, 2000, 2, 35-6.

- Hooper Malcolm, Engaging with Multiple Chemical Sensitivity (MCS)- London 2003

- Donnay A. Overlapping Disorders: Chronic Fatigue Syndrome, Fibromyalgia Syndrome, Multiple Chemical Sensitivity and Gulf War Syndrome. Based on testimony submitted to Centres for Disease Control Chronic Fatigue Syndrome Coordinating Committee, 29th May 1997

[3] Nicolas Ashford, Claudia Miller, "Chemical exposures : Low doses and high stakes" Ed John Wiley and Sons 1998. Le professeur Ashford est Docteur en droit et économie, Claudia Miller, Docteur en chimie.

[4] Ian MacArthur, Xavier Bonnefoy, Environmental health services in Europe 2. Policy options, WHO Regional Publications, European Series, No. 77, Copenhague 1998

[5] R Kreutzer, RR Neutra and N Lashuay, Environmental Health Investigations Branch, Department of Health Services, Emeryville, CA 94612, USA., Prevalence of people reporting sensitivities to chemicals in a population-based survey, American Journal of Epidemiology, Vol 150, Issue 1 1-12. Il s'agit de la plus vaste étude épidémiologique sur MCS menée par le California Department of Health Services (CDHS)

[6]Stanley M.Caress, Anne C.Steinemann , State University of West Georgia, Carrolton USA "A review of a two- phases population study of multiple chemical sensitivities" Environmental Health Perspectives Vol. 111, number 12, september 2003

[7] American Academy of Allergy Asthma and Immunology 1997

[8] Rapport sur l'état de l'environnement wallon 2004. Ministère de la Région Wallonne, Direction générale des Ressources naturelles et de l'environnement

[9] Abou-Donia M B, Wilmarth K R, Abdel-Rahman A A, Jensen K F, Oehme F W, Kurt T L. Increased Neurotoxicity Following Concurrent Exposure to Pyridostigmine .Bromide, DEET, and Chlorpyrifos. Fundamental and Applied Toxicology. 34:201-222, 1996

Abou-Donia M B, Wilmarth K R, Jensen K F, Oehme F W, Kurt T L. Neurotoxicity Resulting From Co-exposure to Pyridostigmine Bromide, DEET, and Permethrin: Implications of Gulf War Chemical Exposures, Journal of Toxicology and Environmental Health 48: 35-56, 1996.

[10] Jacque Claude et Thurin Jean-Michel, Stress, immunité et physiologie du système nerveux, Medecine Sciences Vol.18, N°11, Nov. 2002

[11]R. Rogiers Université de Gand, Psychiatrie et psychologie, Revue médicale Patient Care, Mars 2005, Vol. 28 n°3

[12] Allen Frances et Ruth Ross, DSM-IV Cas cliniques, Ed. Masson, décembre 1997